Des pistes pour une meilleure santé mentale
Écoute, détection des signaux d’alerte, régulation de la charge… des entreprises témoignent des leviers trouvés pour une meilleure santé mentale.
Publié le : 13/05/2026
Armelle Gegaden

En interrogeant différentes petites entreprises, quelques voies se dessinent pour mieux anticiper les risques d’atteinte à la santé mentale des dirigeants et des salariés.
1. Cultiver le lien
Dans le tumulte du quotidien, la santé mentale commence souvent par une action simple : l’écoute. « Poser la question : “Comment te sens-tu ? Mais pas seulement physiquement, également moralement : c’est déjà un premier pas pour prévenir les risques psychosociaux [RPS, NDLR] de façon pragmatique », conseille Elena Mañeru Izcue, dirigeante du cabinet M180, spécialiste de la qualité de vie au travail et formateur en prévention des RPS à Rennes. Un conseil qu’applique assez naturellement Véronique Ikène, la dirigeante de Tiriault, une société de peinture et revêtement des sols de quarante-cinq salariés, installée à Acigné, en Ille-et-Vilaine (Bretagne). Pour prévenir les problèmes de santé mentale, la dirigeante, aussi cheffe de file de la communauté RSE (responsabilité sociale des entreprises) de la Fédération française du bâtiment (FFB) de Bretagne, s’appuie sur ce qui fait la force des petites entreprises : le lien. « Le matin, à 7 heures, les salariés peuvent venir prendre un café. C’est l’occasion d’échanger des nouvelles, au-delà des questions professionnelles. Ici, on se connaît tous, on connaît aussi les conjoints, les enfants, les grands-parents… »
2. Détecter les changements de comportement
Une fois ce lien établi, il devient plus facile d’identifier les moments où l’équilibre vacille. Une irritabilité soudaine, des retards inhabituels, des erreurs de concentration ou un isolement lors des pauses sont autant d’alertes. « En discutant avec la personne, on essaie de comprendre, pour ensuite la guider vers un professionnel. Mais cela nécessite de savoir poser des questions sans être intrusif : il faut les bons mots, de l’empathie et une attitude qui déstigmatise. Beaucoup n’osent pas parler en raison du regard porté sur ces questions », explique Estelle Samson, cogérante avec son mari de l’entreprise artisanale de peinture en bâtiment Les Teintes du Rimon. Elle intervient auprès de la Capeb* d’Ille-et-Vilaine en proposant des formations aux premiers secours en santé mentale.
3. Poser des limites
Préserver la santé mentale des salariés nécessite aussi d’être attentif à ce que les salariés reportent un travail non terminé sans scrupule, ne partent pas tard, prennent soin de leur vie personnelle. « Pour beaucoup de mes salariés, le travail, c’est la vie. Je dois me battre pour leur mettre des limites. Le travail est physique : l’été sous quarante degrés, l’hiver quand il fait froid. Dans la durée, cela a un impact sur leur santé. Plus l’épuisement physique est là, plus le risque pour la santé mentale est fort », estime Quentin Capelle, patron de la Charpente Thouarsaise, soixante salariés, dans les Deux-Sèvres. Le dirigeant de 45 ans a repris cette société en 2019. Ses effectifs ont doublé en quelques années. Il est d’autant plus attentif à la santé mentale de ses salariés qu’il a lui-même subi un épuisement mental. Aujourd’hui, il prend sept semaines de vacances par an. « Ma société s’en porte bien mieux, et quand la société va bien et que je vais bien, les salariés le ressentent ». Pour s’en sortir, il a compris qu’il devait s’offrir de vraies pauses, un sommeil réparateur, et savoir déléguer : Quentin Capelle a embauché un directeur administratif et financier (DAF) à temps partiel et s’est fait aider par un coach.
4. Lâcher prise
Estelle Samson insiste sur cette nécessité de lâcher prise auprès des artisans. « Ils subissent une pression économique énorme qu’alimente l’instabilité réglementaire (évolutions de la TVA, incertitudes sur les aides à la rénovation…). Ce climat pèse sur le moral des professionnels et ils doivent se préserver. » Guy Perlie, artisan-maçon à Rocbaron (Var), en témoignait lors d’une récente manifestation de la Capeb sur la santé mentale. Après avoir vécu un grave problème de santé il y a quinze ans, il a appris à se mettre à l’abri du stress : « Le matin, j’ai mon rituel : sous le chêne, je profite de l’instant avec la nature environnante. Je contemple le soleil se lever, prémices d’une nouvelle journée que j’ai la chance de vivre… »
5. S’appuyer sur l’échange et la solidarité entre pairs
Appartenir à un réseau pour rompre la solitude est également très vertueux pour la santé mentale. « En tant que dirigeant, on se sent souvent très seul quand on n’a pas d’associés. Pour sortir de l’épuisement, j’ai passé beaucoup de temps à parler avec des pairs qui avaient déjà connu cette expérience », ajoute Quentin Capelle.
La solidarité entre femmes a également été très salvatrice pour Christine Dujour, dirigeante de Verand’Innov 33 en Aquitaine, qui emploie sept salariés. Pendant un an et demi, un différend commercial leur a miné, à son conjoint et à elle, le moral. « On ne dormait plus, ça tournait en boucle. C’est compliqué quand il faut tenir son rôle de chef d’entreprise. »
Christine Dujour sera aidée par Amarok, mais également par le groupe, qu’elle préside, de femmes dirigeantes au sein de la FFB de Gironde. « Psychologiquement, ça m’a vraiment aidée. Nous, les femmes dirigeantes du BTP, sommes parfois sous-estimées. Quand on s’adresse à moi, on me demande si le patron est là, sans jamais me demander si je suis la gérante. Il faut se battre pour asseoir sa légitimité, tout en jonglant avec une charge mentale domestique qui s’ajoute à nos responsabilités professionnelles. »
6. Ne pas ajouter de pression à la pression
« Sur notre corps d’état de finition, les salariés ont la pression de la livraison qui doit se faire en temps et en heure. Un bon collaborateur de terrain a une conscience professionnelle importante et donc il va subir cette pression », explique Véronique Ikène. D’où l’importance pour le dirigeant de savoir maîtriser son propre stress, pour ne pas ajouter de pression à la pression naturelle des chantiers. Une bonne organisation et une communication fluide sur la répartition du travail sont également indispensables pour contrecarrer la pression des délais. Il s’agit de se poser les bonnes questions. Le salarié est-il suffisamment formé ? A-t-il besoin du soutien d’un chef de chantier ? « Ce qui est primordial, conclut Véronique Ikène, c’est que la personne soit à sa place, capable d’accomplir sa mission sans se mettre en danger. »
* Capeb : Confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment.
Article paru dans le magazine PréventionBTP n° 305, avril 2026 (p. 6)
Quand le dirigeant va bien, les salariés le ressentent.
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