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Grand Entretien

Entreprendre, c’est bon pour la santé !

Olivier Torrès est le créateur d’Amarok, le premier observatoire sur la santé des chefs d’entreprise et des entrepreneurs. Il livre les enseignements de ses travaux.

Publié le : 17/02/2026

V L

Virginie Leblanc

En résumé :

  • Les chefs d’entreprises de petite taille ont tendance à négliger leur santé et leur sommeil.
  • Amarok les aide à faire le point et leur propose du soutien si nécessaire.

Article paru dans le magazine PréventionBTP n°301, décembre 2025-janvier 2026.

Olivier Torrès, Observatoire Amarok

Professeur à l’Université de Montpellier et passionné par l’engagement des entrepreneurs, Olivier Torrès dirige le premier observatoire sur la santé des chefs d’entreprise et des entrepreneurs, Amarok. Fort des connaissances acquises, il a construit avec son équipe un dispositif pour les accompagner lorsque leur santé mentale est fragilisée.

Pourquoi avoir créé l’Observatoire Amarok en 2009?

Je me suis toujours intéressé aux PME et à leurs spécificités grâce à mon directeur de thèse, Michel Marchesnay, dont je salue ici la mémoire. Je me qualifie de « PMiste ». Les PME et TPE représentent l’écrasante majorité des entreprises en France : 99,84 % ! Pourtant, à l’époque, il y avait peu de connaissances sur ces structures. Et on ne savait rien sur la santé des dirigeants. Or, la santé, c’est le premier capital immatériel des PME. Lors de mes conférences, je dis souvent que lorsque Steve Jobs, le dirigeant d’Apple, meurt, ou bien Christophe de Margerie, pour Total, l’entreprise continue à vivre. Mais si le dirigeant d’une TPE-PME disparaît, c’est l’entreprise qui est en péril. Donc s’intéresser à la santé des dirigeants de PME et de TPE, c’est s’intéresser à la santé de l’entreprise elle-même. Nous nous sommes rapprochés d’un réseau, le Centre des jeunes dirigeants, et de certains assureurs qui ont été stimulés par mes travaux et ont financé dans un premier temps l’Observatoire. Par la suite, pour être indépendants, nous avons bâti une cohorte de 350 chefs d’entreprise de tous les secteurs, suivis pendant plus d’un an. C’est une base précieuse de connaissances, alors que les travaux scientifiques ont tendance à se focaliser sur les grandes entreprises. En s’appuyant sur nos travaux, Charlotte Parmentier-Lecocq, alors députée, a inscrit un volet sur la santé des entrepreneurs (l’article 23) dans la loi sur la réforme des services de santé au travail. Notre recherche universitaire permet aujourd’hui au chef d’entreprise d’être suivi et de bénéficier d’une offre spécifique. C’est une avancée sociétale dont l’équipe d’Amarok est fière.

Les dirigeants des petites entreprises sont-ils préoccupés par leur santé?

Au départ, j’ai été confronté à un phénomène de déni. Les chefs de petites entreprises ont tendance à dire « Je n’ai pas le temps ou le droit d’être malade ». Certains déclarent ne tomber malades que lorsqu’ils sont en vacances. Et c’est souvent vrai… En situation de surcharge chronique, quand on relâche, le corps reprend ses droits.

Quels sont les premiers enseignements que vous avez retirés de vos études?

La bonne nouvelle, c’est qu’entreprendre est bon pour la santé. La capacité d’adaptation, de rebond, le sentiment de maîtriser son destin, l’optimisme, caractéristiques des entrepreneurs, sont de puissants facteurs favorables pour la santé. Cependant, nous avons relevé quatre facteurs essentiels de stress via nos études. D’abord, la surcharge de travail : plus de 52 heures par semaine pour les dirigeants de TPE-PME, au lieu de 36 heures pour les salariés en moyenne. De plus, ils sacrifient leur sommeil : en moyenne, ils dorment 6 h 20 par nuit. Dans le BTP, c’est 6 h 10. Et la moyenne des Français, c’est 6 h 50. Plusieurs heures de sommeil en moins chaque semaine, cela crée une fatigue chronique. Cette dette de sommeil a un impact sur la qualité du travail, les risques pris et les pertes d’opportunités commerciales. Troisième facteur : le stress lié à l’incertitude des carnets de commandes. Et enfin, la solitude du dirigeant qui est un puissant déterminant du risque d’épuisement.

Face à ces constats, quels services avez-vous mis en place pour les entrepreneurs en souffrance psychique?

Le dispositif « Amarok e-santé » permet au dirigeant, de manière anonyme, d’évaluer sa santé au travail sur la base d’événements de vie auxquels il est confronté. Ce dispositif repose sur une liste précise de 30 stresseurs et de 28 satisfacteurs professionnels, ayant chacun un score moyen d’intensité de stress ou de satisfaction. Ils sont regroupés dans ce que nous appelons le « stressomètre », qui mesure un score global de stress au travail, et le « satisfactomètre », qui mesure, à l’opposé, un score global de satisfaction au travail. Si la balance est négative, le dirigeant est confronté à plus de stress que de satisfaction et, dans ce cas, on enclenche une détection du risque de burn-out. Si en fonction des réponses, l’entrepreneur dépasse un seuil de sévérité, il est invité à laisser ses coordonnées pour que les services de l’Observatoire l’appellent et lui proposent de l’aide. Dans certains cas, il peut aussi être mis en relation avec des professionnels des services de prévention en santé au travail : médecin, psychologue, infirmier… Notre action se déploie aussi grâce à des partenariats. Nous avons une centaine de partenaires de tous secteurs dont plus d’une dizaine dans le seul secteur du BTP, dont la FFB au niveau national, ainsi que des services de prévention et de santé au travail du BTP.

Quels sont les résultats que vous pouvez partager concernant le BTP?

Il y a quelques années, nous avons réalisé une vaste étude avec la FFB, SMABTP, l’OPPBTP, ProBTP et BTP Banque. Les entrepreneurs du BTP s’avéraient en bonne santé, mais légèrement en deçà de la moyenne générale. Dans le BTP, il y a une fierté de l’ouvrage réalisé, la passion du métier, qui est un facteur « salutogène ». Les patrons du BTP sont confrontés à des facteurs de stress surtout liés à des problématiques de gestion des ressources humaines : démissions, conflits, absentéisme… Dans une petite entreprise, quelqu’un qui ne vient pas sur un chantier peut perturber immédiatement l’avancement des travaux et l’équipe entière. L’impact de cette absence a un effet grossissant par rapport aux capacités d’adaptation d’une grande entreprise. À ce jour, nous avons pratiqué plus de 28 000 diagnostics, dont 1 132 dans le BTP. 55 % d’entre eux ont une balance positive entre stress et satisfaction au travail, contre 56,5 % au niveau national. Pour les 45 % en balance négative, on a déclenché un test de dépistage du burn-out. Je peux aujourd’hui avancer que 7,6 % d’entre eux sont en risque d’épuisement sévère, ce qui est légèrement supérieur au niveau national intersectoriel, 7,3 %.

Quels sont les signaux d’alerte du risque de burn-out?

Quand vous vous surprenez à dire de plus en plus : « J’en ai marre, j’en ai plein de dos ». Quand vous dormez mal, que vous êtes de plus en plus fatigué. Quand vous devenez agressif auprès des gens qui vous entourent, des salariés, des clients, tout ceci n’est pas normal, vous avez vraisemblablement dépassé une cote d’alerte. Et à force d’être dans le déni, c’est votre corps qui reprendra ses droits, en vous lâchant. Vous pouvez et devez agir avant.

Quels conseils donnez-vous aux entrepreneurs pour maîtriser leurs facteurs de stress?

Pour remédier à la solitude, souvent, je leur conseille de se syndiquer, d’appartenir à un réseau, pour pouvoir échanger avec leurs pairs. Il est également important d’intégrer que le travail et l’entreprise ne doivent pas être uniquement le centre de gravité de l’être humain. Autre clé pour réduire cet épuisement : déléguer. Se diversifier, c’est aussi l’antidote de la lassitude. Par exemple, dans le BTP, diversifier les types de prestations ou les segments de clientèle. Autre conseil : dormez plus pour entreprendre mieux, n’hésitez pas à consulter des spécialistes du sommeil. Avant de se coucher, inutile de vérifier ses e-mails et de ruminer cela toute la nuit. Les patrons de petites entreprises doivent aussi s’accorder de vraies vacances. Le droit à la déconnexion existe pour les salariés, il est valable pour tous.

Vous faites partie du Portail du rebond. De quoi s’agit-il?

Le Portail du rebond des entrepreneurs regroupe les associations Second Souffle, 60 000 rebonds, Re-Créer et Amarok, dont l’objectif commun est d’assister les entrepreneurs à rebondir pendant ou après avoir connu des difficultés. La FFB et le Portail du rebond ont également engagé début 2025 un partenariat visant à renforcer l’accompagnement des chefs d’entreprise du bâtiment confrontés à des difficultés économiques et épuisés physiquement ou moralement. C’est une façon de ne laisser aucun entrepreneur isolé face à ses défis.

Voir aussi

S’intéresser à la santé des dirigeants de PME et de TPE, c’est s’intéresser à la santé de l’entreprise elle-même.

L’Observatoire Amarok est une association s’intéressant à la santé physique et mentale des chefs d’entreprise et travailleurs non-salariés (TNS) : dirigeants de PME, commerçants indépendants, professions libérales, artisans… Il a été créé en 2009 par le professeur Olivier Torrès de l’Université de Montpellier et spécialiste des petites et moyennes entreprises (PME). Il fédère une quinzaine de chercheurs dans plusieurs pays (Japon, Pays-Bas, Maroc, Canada) qui étudient les liens entre la santé de l’entreprise et celle de son dirigeant. L’Observatoire propose de mettre au service des chefs d’entreprise et des fédérations patronales ses experts en santé au travail au travers d’actions de prévention et d’assistance : formation à la prévention des risques santé au travail et promotion des bonnes pratiques chez les dirigeants, plateforme d’écoute à distance pour les dirigeants en détresse…

Dans le BTP, il y a une fierté de l’ouvrage réalisé, la passion du métier, qui est un facteur « salutogène ».

Il ne faut pas hésiter à consulter des spécialistes en cas de mauvais sommeil.