Les facteurs de risques de troubles musculosquelettiques sont principalement liés aux manutentions manuelles et aux postures sollicitantes pour les porteurs de seaux. Ils seront différents selon les phases de leur activité :
Leurs autres contributions à l’activité du collectif peuvent également être sources de contraintes : lors de l’aspersion d’eau après application (pour accélérer le refroidissement de l’asphalte avant de rendre l’espace à la circulation piétonne), de la manipulation des éléments de signalisation temporaire, de la manutention des moules métalliques pour la finition quadrillée…
Activité comparée sur deux chantiers selon la distance séparant le camion malaxeur de l'applicateur
Une analyse quantitative détaillée de l’activité a été réalisée lors de plusieurs séquences de travail sur deux chantiers de configurations différentes : l’un avec une distance courte (< à 5 m) entre le camion malaxeur et la zone d’application de l’asphalte ; l’autre avec une distance plus longue (> à 10 m). Ces données ont permis de construire des chroniques de l’activité des porteurs de seaux portant sur des séquences de même ordre de durée (7 mn et 4’40).
Chronique de l’activité sur chantier 1 (7 mn) : distance courte entre camion et applicateurL’analyse de l’activité d’un porteur de seaux montre ici que la courte distance (moins de 5 m) entre le camion et l’applicateur rend les cycles de travail (remplissage/transport/dépose/retour) plus rapides (25 secondes en moyenne) et plus rapprochés (10 cycles en 7 mn). Les temps d’attente, avant le remplissage ou auprès de l’applicateur, en attente de ses consignes pour la dépose, sont significatifs, ils représentent 31 % du temps de travail sur la séquence.
La manutention manuelle des seaux représente 60 % du temps d’observation sur cette séquence, dont plus de la moitié lors des déplacements avec le seau vide et lors des temps d’attente. Par ailleurs, sur cette observation le temps passé en position statique était prédominant par rapport au temps de déplacement (deux tiers/un tiers).
Remplissage des seaux : distance entre le camion et l'applicateur En termes de postures de travail, l’opérateur a principalement le tronc en position verticale ; la flexion du dos représente 7 % du temps. Elle est systématiquement associée à la dépose d’asphalte.
Chronique de l’activité sur chantier 2 (4’40) : distance plus longue entre camion et applicateur
Lorsque la distance augmente (ici supérieure à 10 m), la durée des cycles (55 secondes en moyenne) augmente et leur fréquence (4 en 4’40) se réduit naturellement pour chaque porteur de seaux. La proportion du temps passé en manutention d’un seau (vide ou plein) est semblable au cas précédent, il inclut des temps d’attente restant significatifs, mais qui se réduisent en pourcentage du temps total (22 %) mais pas en durée unitaire.
Remplissage des seaux : distance longue entre le camion et l'applicateurOn retrouve pour chaque déplacement une distance plus grande à parcourir et un peu moins de temps de récupération.
À l’inverse du cas précédent, le temps passé en déplacement est un peu supérieur au temps passé en statique (53 % vs 47 %) sur le total de temps de manutention.
Les observations concernant les postures sont semblables à la situation précédente (flexion du tronc lors de la dépose).
Les risques de TMS lors du remplissage des seaux
Le porteur amène le seau vide sous la goulotte du camion malaxeur. Le seau est alors posé sur une plateforme prévue à cet effet.
Sur les chantiers observés, le remplissage dure en moyenne 15 secondes avec une durée variant entre 6 et 30 secondes (cf. chroniques d’activité ci-dessus), mais souvent inférieure à 10 secondes. Les seaux sont remplis au maximum de leur capacité.
La vitesse d’écoulement de l’asphalte varie au cours du temps (température, dépôts sur la goulotte…) ; elle peut être réglée grâce à une commande hydraulique disposée sur le côté de la goulotte qui ouvre, plus ou moins le dispositif de sortie de l’asphalte.
Lorsque l’asphalte durcit dans la goulotte, les opérateurs grattent la goulotte avec une spatule pour maintenir la fluidité de l’écoulement ; de même lorsque celui-ci ralentit, on voit les porteurs de seaux utiliser le fond du seau qu’ils vont remplir pour racler la goulotte, afin d’augmenter le flux d’asphalte pour le remplissage du seau précédent.
Afin de ne pas arrêter l’écoulement de l’asphalte dans la goulotte, les porteurs de seaux se relaient : avant même que le premier seau soit totalement rempli, le second porteur de seau positionne son seau au niveau de la goulotte pour prendre le relais dès que le seau précédent est plein, juste avant qu’il soit retiré du plateau par son collègue. Dans cette action, l’opérateur doit maintenir le seau en hauteur un bref instant, à chaque remplissage. Ce maintien ne dure que 2 ou 3 secondes. Il s’effectue bras tendus, position sollicitant les épaules et le dos, par le porte-à-faux ainsi généré.
Relais de porteurs de seaux après écoulement de l'asphalte La cadence de l’opération est donc déterminée par le temps de remplissage d’un seau et le nombre de porteurs. Si la distance au lieu d’application risque de ne pas permettre au porteur de faire l’aller-retour dans le temps de remplissage du seau suivant, le nombre de porteurs prévus sera augmenté.
En termes de postures de travail, les porteurs de seaux se tiennent principalement le « dos droit » lors du remplissage. Les flexions du tronc sont de courtes durées, pour la mise en place et le retrait du seau sur le plateau ou la prise ou dépose au sol en attendant que le porteur précédent laisse la place.
Cas de figure : le plateau est réglable en hauteur
Lors des observations, le réglage a été modifié de 30 cm à 45 cm du sol, pour amener l’anse du seau proche de la hauteur du bassin (selon la taille des opérateurs). C’est au moment de la prise (seau plein) sur la plateforme que l’effort peut être le plus sollicitant, surtout pour le membre supérieur. Cependant, cet effort sera réduit si la hauteur de la plateforme est adaptée aux caractéristiques de l’opérateur, pour lui permettre de n’avoir ni à soulever ni à retenir la descente du seau à sa prise).
Pour autant, les salariés et leur encadrement reconnaissent n’utiliser que rarement ce réglage de la hauteur, même perçu comme inadéquat.
Dans cette phase de l’activité, c’est donc la répétition des efforts liés aux manutentions de seaux, et en particulier des seaux pleins, qui est sollicitante, plus que les postures statiques de travail.
Les déterminants de l’activité physique à cette phase sont :
La coordination entre les porteurs de seaux pour la régularité de l’écoulement de l’asphalte et de l’approvisionnement des applicateurs ;
La hauteur de la plateforme de dépose du seau (et la possibilité technique offerte par le matériel d’en ajuster la hauteur aux opérateurs) ;
Les caractéristiques (instantanées) de l’asphalte, plus ou moins fluide à l’écoulement ;
Les caractéristiques de la goulotte (sa largeur, variable selon les camions, sa résistance à l’écoulement, etc.).
Les observations ont montré que le temps d’attente au remplissage des seaux en asphalte peut représenter une durée significative (entre 22 % et 31 % du temps sur les chantiers analysés), permettant des micro-pauses, protectrices face aux contraintes physiques auxquelles les porteurs sont exposés ici.
Les risques de TMS lors du transport des seaux
L’opérateur porte les seaux pleins d’asphalte du camion malaxeur à l’applicateur. La manutention est réalisée sans matériel, sur une distance qui peut varier de quelques mètres jusqu’à, plus rarement, plusieurs centaines de mètres. Sur les chantiers observés, les distances variaient de 3 à 25 m en fonction de l’avancement du chantier.
Si la durée du déplacement du porteur avec son seau est trop importante (grande distance, obstacles, escaliers…) pour permettre un approvisionnement de l’applicateur avec un asphalte à température convenable, d’autres solutions seront envisagées (équipements supplémentaires).
Le seau est plein à l’aller (poids environ 25 kg) et vide au retour (poids environ 5 kg). Les seaux vides tendent à s’alourdir avec le temps, lorsque de l’asphalte reste collé au fond.
L’objectif du porteur est d’approvisionner l’applicateur de façon la plus régulière possible, en s’adaptant au rythme de travail de celui-ci. Le porteur lui permet ainsi de maintenir une activité sans interruption et optimise le temps du chantier.
Le plus souvent, les porteurs de seaux acheminent les seaux un par un, avec un côté préférentiel (main dominante). Il arrive qu’ils portent deux seaux en même temps (50 kg), un dans chaque main, pour limiter les allers-retours entre le camion et la zone d’application lorsque la distance augmente, cependant cette pratique est peu fréquente. Le gain lié à l’équilibration des charges, portées symétriquement, ne compense pas la charge physique liée au poids des deux seaux.
Porteur de seaux réalisant un déplacement de moins de 5 mDans les chantiers observés, la distance de déplacement est en moyenne inférieure à 5 m, le camion manœuvrant pour se déplacer avec l’avancement du chantier. Cependant, dans certaines situations, le camion est contraint de rester à distance (> à 10 m) de la zone d’application.
« Le plus difficile avec les seaux, c’est la distance », disent spontanément les porteurs. Ils sont parfois contraints dans leur parcours, en ayant dans certains cas à contourner des obstacles (véhicules, mobilier urbain…) qui peuvent empêcher les opérateurs à maintenir l’équilibre corporel trouvé dans la manutention des seaux pleins et majorer les contraintes physiques.
À cette étape, ce sont donc de nouveau les manutentions qui sont le principal facteur de risque de TMS, par les poids manutentionnés, unitairement et de façon cumulée, les distances à parcourir « en charge » et le rythme à maintenir, réduisant les marges de manœuvre des porteurs.
Pour autant, les postures de travail constituent également un facteur de risque significatif, du fait du déséquilibre lié au port unilatéral et à la nécessité de ramener le centre de gravité à la verticale des appuis, via une inclinaison latérale du tronc et un écartement du bras opposé au seau.
Asphalte : deux seaux à moitié remplis ?
L’option de porter deux seaux à moitié remplis pour permettre une sollicitation symétrique, tout en restant sur des niveaux de charges proches de ceux définis dans les normes (NF X35-109), n’est pas considérée comme envisageable par les porteurs (perte de temps, multiplication des déposes et remplissages).
Même avec des gants épais, l’anse du seau rend la prise inconfortable, compte tenu de son diamètre inférieur à 1 cm, en particulier lorsque la distance augmente. L’entreprise a travaillé avec le fournisseur pour améliorer l’attache de l’anse sur le seau. Des tentatives d’élargissement de l’anse pour améliorer le confort de la prise ont également été réalisées, mais ne se sont pas révélées satisfaisantes jusqu’ici.
Les déterminants de l’activité physique à cette phase sont :
Les caractéristiques du chantier : la distance de déplacement entre le camion et l’applicateur, la continuité de cheminement (obstacles, escaliers…) ;
Les caractéristiques des seaux (poids, forme de l’anse qui détermine le type de prise) ;
La coordination avec les applicateurs pour permettre la régularité du cheminement, sans temps d’attente en charge ni précipitation.
Deux types de chantiers ont été observés :
un « gros » chantier où la totalité de la journée se déroule sur un même lieu, où la superficie à asphalter est importante (et la quantité d’asphalte à appliquer est proche de la quantité d’asphalte embarquée dans le malaxeur) ;
une journée faite de l’enchaînement de « petits » chantiers de superficies à traiter plus restreintes.
Les observations montrent que la contrainte varie également selon le type de chantier en lien avec le nombre de répétitions et les temps de récupération :
Lorsque la superficie à couvrir est importante, le nombre de cycles enchaînés en continu est plus conséquent, « quand on enchaîne, c’est plus dur physiquement » ;
L’enchaînement des cycles de manière discontinue (enchaînement de plusieurs petits chantiers sur des lieux d’intervention différents et de surfaces à couvrir plus réduites) est ressenti comme « moins physique ». Il y a davantage de temps d’attente, de récupération (facteur protecteur sur le plan physique), même si la baisse ressentie d’activité n’est pas toujours psychologiquement bien vécue par les opérateurs.
Lors des observations réalisées, la part de l’activité dévolue à la manutention manuelle représente entre 50 % et 60 % du temps (quelle que soit la distance), dont plus de la moitié en déplacement, avec des seaux vides d’asphalte et sur du temps d’attente.
180 seaux portés en moyenne par compagnon
Sur un des chantiers mobilisant quatre compagnons porteurs de seaux, sur des distances de transport majoritairement courtes, l’observation de l’activité sur 5 h 15 (sur plusieurs chantiers successifs, dont 1 h 10 de pause et attente de la fin d’une averse) a permis de dénombrer 180 seaux portés en moyenne par compagnon (de 176 à 235 selon les opérateurs) avec un temps moyen de transport de 7 secondes. Cela correspond à près de 5 tonnes manipulées par opérateur. Mais plus encore que le poids total cumulé sur la journée, le facteur principal de risque est plutôt l’enchaînement rapide de manutentions – avec déplacements – de charges d’un poids significatif et d’un confort de préhension médiocre.
Les risques de TMS lors de la dépose de l'asphalte auprès de l'applicateur
Le porteur dépose l’asphalte à côté des applicateurs. Plusieurs techniques sont utilisées, selon les compagnons, la qualité du seau et la viscosité de l’asphalte. On voit certains porteurs « lancer l’asphalte » et d’autres (ou les mêmes opérateurs à d’autres moments) « frapper le seau au sol ». Dans les deux cas, l’action est très rapide et amène le porteur à soulever le seau et se pencher pour saisir le bord du fond du seau avec une main, l’autre restant à tenir l’anse.
La coopération entre le porteur et l’applicateur est déterminante pour l’activité de chacun et pour la qualité du résultat. L’objectif du porteur de seau est de déposer l’asphalte à proximité immédiate des applicateurs, pour permettre à ceux-ci de l’appliquer de manière continue et à moindre coût physique. Une dépose de l’asphalte au plus près de la zone à recouvrir évitera des efforts inutiles et une perte du temps à l’applicateur.
Les deux techniques de dépose les plus fréquentes ont été retrouvées régulièrement sur les chantiers observés. La technique de « lancer l’asphalte » permet d’éviter de se baisser mais il est nécessaire de viser juste à proximité de l’applicateur sans le toucher. La technique consistant à « frapper le seau au sol », nécessite de se baisser davantage sur la zone que l’on vise. Elle est souvent préférée dès lors que l’asphalte colle aux seaux.
Dans les deux cas, les compagnons utilisent une main pour tenir l’anse et l’autre pour basculer le seau, en tenant le rebord extérieur du fond du seau. Les deux techniques demandent un effort pour porter le seau et pour lancer l’asphalte ou frapper le seau au sol. Ces gestes sont réalisés sur quelques secondes.
Les seaux sont le plus souvent vidés entièrement, en une fois, et plus ponctuellement en partie selon les besoins des applicateurs. Très occasionnellement, les compagnons peuvent réaliser un ajustement de niveau avec l’asphalte (sol avec pente ou raccord). Ils déposent alors l’asphalte au fur et à mesure en retournant le seau et en le « traînant » au sol (cf. photo). Compte tenu du déplacement à associer, l’action est réalisée en général avec le dos en grande flexion et les genoux tendus.
Il arrive également que le seau d’asphalte ait à être déversé sur un point moins accessible pour le porteur, l’obligeant à des postures contraignantes (avec seau plein) notamment en torsion du tronc ou éloigné, bras tendus et dos fléchi, en porte-à-faux (cf. photo).
Les déterminants des contraintes physiques à cette étape sont :
Les caractéristiques des seaux (poids, forme et diamètre de l’anse du seau (prise fine), adhérence de l’asphalte au seau) ;
Les modes opératoires et techniques gestuelles associées.