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Grand Entretien

Les TPE recourent plus à la prévention informelle

Des travailleurs de TPE en meilleure santé que ceux des grandes entreprises alors que la prévention y est très peu développée… Deux chercheuses en sociologie décryptent ce paradoxe.

Publié le : 28/04/2026

V L

Virginie Leblanc

En résumé :

  • Salariés et patrons de TPE sont très investis dans leur travail, solidaires et tentent de « s’arranger » avec leur santé.
  • Sans être formelle, la prévention peut prendre d’autres contours.

Article paru dans le magazine PréventionBTP n° 304, mars 2026.

Fanny Darbus et Émilie Legrand

Fanny Darbus et Émilie Legrand, respectivement maîtres de conférences en sociologie à l’université de Nantes et à l’université Le Havre Normandie, ont observé les pratiques des TPE de différents secteurs, dont le BTP, sur le sujet de la prévention des risques. Dans leur ouvrage Santé et travail dans les TPE – S’arranger avec la santé, bricoler avec les risques, elles éclairent ce pan mal connu de la prévention des risques dans les TPE et les mécanismes particuliers qui entrent en jeu.

Vous tentez d’éclairer ce paradoxe : la santé des salariés des TPE tend à être meilleure qu’ailleurs, alors même que la prévention y est moins développée et que les risques professionnels sont plus présents. Comment l’expliquez-vous?
Fanny Darbus. Les secteurs retenus pour notre observation — BTP, coiffure, restauration — avaient la particularité d’exposer les travailleurs à beaucoup de risques professionnels, tout en engageant très peu de prévention. Pour autant, des données faisaient apparaître une meilleure santé déclarée et moins d’accidents. Tout d’abord, nous avons constaté un mécanisme de minimisation des troubles de santé. Salariés comme patrons s’inscrivent dans une culture somatique de l’endurance : en clair, les douleurs, la fatigue, les blessures, sont considérées comme normales, cela fait partie du métier. Endurer le mal est un gage de professionnalisme, d’excellence professionnelle, voire de virilité, y compris chez les femmes.

Émilie Legrand. Un deuxième mécanisme est observé, celui de la loyauté et de la solidarité. Il existe une très forte proximité dans le collectif, qui nourrit un sentiment d’obligation morale vis-à-vis des autres. Cela se traduit, par exemple, par le fait de ne pas laisser tomber les collègues même si on est souffrant, car on sait que toute absence alourdit les tâches des autres. De plus, on ne veut pas mettre en péril le bon équilibre collectif et l’entreprise sur le plan de sa performance économique ou de sa réputation si un chantier ne se fait pas dans les temps. S’ensuit un phénomène de surengagement, qui est parfois bénéfique pour la santé mentale, car on est content de travailler, mais cela peut s’avérer délétère pour la santé physique. À noter tout de même, les entreprises qui nous ont ouvert leurs portes étaient des entreprises où les relations sociales étaient bonnes, ce qui crée un biais d’analyse.

F.D. : Une autre explication du paradoxe est liée à la dépendance économique et symbolique forte des salariés à leur TPE. Les salariés sont souvent peu diplômés. Il y a pour eux un enjeu d’employabilité, donc de dépendance économique, qui peut avoir tendance à minimiser les enjeux de santé. D’autant plus que le patron va déployer un fort engagement vis-à-vis des équipes. Alors, on évite de s’arrêter, on trouve des arrangements en posant des RTT plutôt qu’un arrêt maladie ou plutôt que de déclarer un accident du travail… Le quatrième élément remarqué a trait à ce qu’on peut appeler un rapport enchanté au métier, qui joue pour certains salariés et qui est massif chez les patrons. On est fiers de faire du beau travail, de rendre les femmes belles pour les coiffeurs, de construire de belles maisons pour le bâtiment. C’est une raison supplémentaire de ne pas se plaindre, alors même que le corps souffre.

La proximité du chef d’entreprise et les petits effectifs forment-ils un facteur de protection de la santé?
E.L. : Oui et non. C’est un facteur protecteur car il existe beaucoup d’entraide et une attention réelle à ses collègues de travail, une bonne connaissance des uns et des autres. Si un compagnon a mal au dos, son collègue va lui proposer son aide pour le soulager. Ce contexte d’entraide est plutôt favorable à la santé mentale. Mais la proximité fait aussi qu’au nom de cet attachement au collectif et à l’ambiance familiale, je ne m’arrête pas alors que j’en aurais besoin. De son côté, le patron peut espérer que ses salariés ne vont pas lui demander trop de choses car il est sympa, arrangeant.

Vous avez observé que les salariés et les patrons des TPE étaient étrangers au sujet de la santé mentale. Comment l’expliquez-vous?
E.L. : Ils ne nomment pas leurs difficultés psychiques, c’est dans la culture professionnelle virile, ce serait reconnaître un mal-être et c’est stigmatisant. Ils sont déjà peu plaintifs sur leur corps, ils le sont encore moins sur leur santé mentale. Un homme qui exprime ses émotions, qui verbalise un éventuel mal-être, prend des antidépresseurs, en particulier dans les milieux populaires, n’est pas un vrai homme. Toutefois, ce sont les patrons qui en ont le plus parlé, ce qui est lié à la responsabilité de l’entreprise, facteur de stress et de fatigue car ils travaillent beaucoup.

Comment les patrons et les salariés justifient-ils de ne pas utiliser des équipements de protection bien identifiés?
F.D. : On est souvent sur des routines qui se perpétuent ou alors on utilise les équipements de protection, collectifs ou individuels, seulement pour des opérations jugées particulièrement dangereuses. Pour les équipements collectifs de type échafaudages, ils connaissent la réglementation mais le temps à passer lors de la construction d’une maison individuelle va faire que le choix se portera sur la solution la plus rapide, l’échelle. Quant aux EPI, il existe souvent des règles d’imitation : le patron, le plus ancien, les porte, alors on fait la même chose, mais le plus souvent, ils apparaissent contraignants. Parfois, des arguments pratiques l’emportent : un casque de soudage porté toute la journée peut faire mal. Aussi, un équipement va être considéré comme réduisant d’autres facteurs de prévention : le casque auditif protège, mais coupe de signaux auditifs qui participent de la prévention. Par exemple, les tailleurs de pierre n’en mettent pas car le son de la frappe est une information utile pour savoir quel type de frappe faire ensuite. Un travailleur arbitre souvent en défaveur de sa santé mais en faveur de la qualité du travail, du respect des délais, de la compétitivité, de l’ambiance… Le meilleur équipement demeure celui qui est collectif et implémenté à l’organisation du travail, car il enjambe les arbitrages individuels.

Vous écrivez que le terme « prévention » circule peu dans les TPE que vous avez rencontrées. Malgré tout, quels types de régulations sont organisées face aux dangers rencontrés?
E.L. : La prévention formelle existe peu au profit d’une prévention informelle au plus près de l’activité. Les travailleurs vont faire en sorte de faire attention, ils vont développer des savoir-faire de prudence. Cela peut se traduire par le développement de trucs et astuces, surtout inventés par des gens de métier. Dans le BTP, ce sera répartir les tâches les plus pénibles dans la journée et éviter trop de chantiers difficiles en même temps, diversifier les chantiers ou refuser ceux qui sont dangereux, porter des sacs moins lourds… Cela demande du temps pour se développer et implique d’être transmis, ce qui suppose une équipe stable et une bonne entente.

F.D. : Parfois aussi, à la suite d’une intervention d’une Carsat ou de l’Inspection du travail, le chef d’entreprise peut être invité à revoir son organisation pour une meilleure ergonomie des lieux, qui, in fine, va lui permettre de gagner du temps. Les patrons de TPE peuvent ainsi faire de la prévention par ricochet. De petites actions mises bout à bout peuvent constituer une organisation du travail mais le patron de TPE ne va pas le réaliser : il n’a pas la théorie de sa pratique. Dans le BTP, il peut avoir prise sur le rythme de travail et jouer sur les horaires pour commencer les chantiers avant 8 heures et ainsi éviter un temps de transport trop long… Dans ce secteur, la patronne d’une entreprise très investie dans la prévention ne décide jamais seule de prendre ou de refuser les chantiers, car la règle est qu’elle ne va pas sur les chantiers où elle pressent trop de problèmes.

Vous constatez que c’est cette entreprise, Piveteau (sept salariés), qui a l’approche la plus institutionnelle et est réputée pour offrir de bonnes conditions de travail dans votre échantillon. Quels sont les facteurs qui expliquent son attention portée à la santé sécurité?
E.L. : Le fait qu’elle a connu un grave accident il y a quelques années a évidemment joué. Elle a aussi un profil plus gestionnaire, plus diplômé, plus sensible à l’organisation du travail. C’est une femme qui n’est pas issue directement du métier : l’entreprise appartenait à son père. Elle a une vision stratégique, elle a compris que mieux impliquer ses équipes, mieux s’organiser, offrir de meilleures conditions de travail, ce serait bon pour la performance de l’entreprise. Elle a compris qu’investir dans la prévention allait permettre de travailler plus rapidement, plus efficacement, et que cela allait améliorer les conditions de travail. C’est aussi un facteur de stabilisation de la main-d’œuvre. Elle a un côté maternant, elle s’occupe du lavage des tenues. Elle a conscience de sa responsabilité juridique et, en faisant de la prévention, elle ménage ses équipes.

Qu’est-ce qui pourrait fonctionner pour faire adhérer les TPE à une prévention plus institutionnelle et structurée?
E.L. : Quand les TPE arrivent à voir que les organismes comme l’OPPBTP, les Carsat ou d’autres peuvent proposer des solutions concrètes, expérimentées par leurs pairs, faciles et applicables directement, pas bureautiques, alors la prévention institutionnelle peut fonctionner. Les TPE auront confiance.

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Dans les TPE, les travailleurs vont faire en sorte de faire attention, ils vont développer des savoir-faire de prudence.

Santé et travail dans les TPE – S’arranger avec la santé, bricoler avec les risques, paru en janvier 2023 aux éditions Érès, coécrit par Fanny Darbus et Émilie Legrand, est issu d’une recherche à la suite d’un appel d’offres de la Dares. Objectif : développer une expertise pour combler les lacunes des travaux autour de la prévention des risques dans les TPE. Les deux chercheuses ont choisi des secteurs où il y a beaucoup de main-d’œuvre, des polyexpositions et des personnels peu qualifiés. Il s’agissait de comprendre et de mesurer l’état de la prévention dans ces secteurs pour viser davantage de prévention, dans la perspective du nouveau plan Santé au travail qui était en préparation.

[La cheffe d’entreprise] a compris que mieux impliquer ses équipes, mieux s’organiser, offrir de meilleures conditions de travail, ce serait bon pour la performance de l’entreprise.

Peu plaintifs sur leur corps, ils le sont encore moins sur leur santé mentale.