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Grand Entretien

Il faut rendre la sécurité native, selon Julien Soccard, directeur d’activités chez UTB.

Julien Soccard en est convaincu, la sécurité prime avant tout. Il s’y attelle avec ses équipes spécialisées en charpente et couverture. Rencontre.

Publié le : 01/04/2026

V L

Virginie Leblanc

En résumé :

  • Anticiper pour préparer ses chantiers, clé de la sécurité.
  • Miser sur la formation de tous les intervenants.


Julien Soccard, directeur d’activités chez UTB et administrateur

Directeur d’activités chez UTB depuis vingt et un ans, Julien Soccard fait de la sécurité un préalable de son activité. Initialement attiré par l’industrie, il s’est orienté vers la charpente-couverture, l’un des rares secteurs lui permettant d’allier entrepreneuriat, commerce, gestion, technique et management. Passionné par son métier, il porte la parole de la sécurité auprès des apprentis dès qu’il le peut.

Pouvez-vous présenter UTB (Union technique du bâtiment) ?

Spécialisée dans les métiers du second œuvre, UTB est une Scop fondée en 1933. Les salariés sont les seuls associés au capital : plus de 400 sur 1 200 environ. Historiquement plombiers-couvreurs, nous avons évolué vers les métiers du bois, de l’enveloppe du bâtiment, du chauffage et de la climatisation, mais également de la métallerie et de la pierre de taille. Je dirige l’activité couverture-charpente en Île-de-France. UTB est aujourd’hui une référence en couverture de monuments historiques et réalise environ cinquante millions d’euros de travaux dans ce domaine au sein du groupe.

Quels sont les principaux risques de vos métiers ?

Les chutes de hauteur et de plain-pied restent les risques majeurs. Nous rencontrons aussi des risques liés aux opérations de levage et à l’utilisation d’équipements et d’outillages. Même si le risque de coupure n’est pas mortel, il est important et on le traque. Nous sommes aussi confrontés aux risques liés aux poussières de bois, de tuiles et aux métaux comme le plomb. Les troubles musculo-squelettiques (TMS) sont également présents, car nos métiers comportent de nombreux gestes répétitifs et manuels, par exemple avec le pliage du métal, et lors de la taille d’ardoise.

Pouvez-vous nous donner quelques exemples d’actions de prévention menées ces dernières années ?

Nous avons instauré des échauffements avant la prise de poste. L’adhésion n’a pas été immédiate, mais la pratique est désormais intégrée. Nous développons aussi la préfabrication en atelier pour réduire les gestes répétitifs, améliorer les postures et limiter les TMS. Pour réduire ces TMS, nous équipons aussi nos compagnons de machines électriques.

Vous parlez souvent de la nécessité d’infuser le «SQR» sur les chantiers, expliquez-nous.

C’est un concept que j’ai inventé il y a environ dix ans : SQR, pour Sécurité ET Qualité ET Rentabilité, dans cet ordre-là. La sécurité doit être un préalable. La qualité est la clé de la confiance aux yeux de vos clients et maîtres d’œuvre. Enfin, la rentabilité est une nécessité pour entreprendre l’avenir.

Comment ce concept se traduit-il sur le terrain ?

Nous avons une obligation de prévention et surtout une obligation d’anticipation. Entre 80 et 90 % des sujets de sécurité se traitent dès la préparation de chantier. Lors de la passation de relais entre responsable d’affaires et responsable sur place, on aborde des sujets de sécurité, techniques et de logistique. Réussir son chantier en matière de sécurité, c’est avant tout anticiper et adapter ses méthodes et ses modes opératoires. On anticipe les circulations, les besoins de levage, les adaptations de poste. On analyse les risques et, en application des neuf principes généraux de prévention (PGP), ancrés dans notre façon d’appréhender la préparation sécuritaire de nos chantiers, nous privilégions d’abord les protections collectives, puis les EPI adaptés. Depuis 2018, nous avons renforcé notre culture sécurité avec des objectifs à atteindre, spécifiques à chaque périmètre d’activité et à chaque métier avec une analyse approfondie de notre accidentologie. En sept ans, nous avons divisé par deux notre taux d’accidents du travail (AT) avec arrêt. Oui, la sécurité a un coût, mais elle est non négociable et on se doit d’investir lourdement sur elle.

Vous misez beaucoup sur la formation…

En effet. Tout nouvel embauché suit une formation intégration HSE d’une journée dispensée par notre service QSE. Tous nos encadrants, chargés d’affaires, responsables de service, sont formés aux neuf PGP, tout comme les apprentis et arrivants internes de moins de deux ans et ceux qui ont eu, dans les deux dernières années, des accidents liés à l’utilisation des outillages les plus accidentogènes, recensés dans nos enquêtes accident. Pour chaque chantier, nous remettons une fiche d’accueil numérique du nouvel arrivant, détaillant l’ensemble des informations de prévention spécifiques au chantier. Cette culture de la sécurité, de la formation et de l’accueil constitue aujourd’hui un élément d’attraction très rassurant pour les compagnons qui rejoignent notre coopérative.

Comment impliquez-vous les équipes ?

Les quarts d’heure sécurité bimensuels sont la meilleure façon de faire vivre la sécurité, sur la base des expériences passées. D’autant que chaque AT fait l’objet d’une enquête et d’un retour d’expérience remontés à tous les services travaux. De plus, nous incitons nos compagnons à partager sur les presqu’accidents : leurs retours sont considérés comme une chance, il n’y a aucune « omerta », et les erreurs vécues doivent profiter au plus grand nombre pour s’améliorer toujours plus.

Vous insistez aussi sur le rôle de l’encadrement pour marquer les esprits.

Tout à fait. Au deuxième AT avec arrêt de travail, sur une période de deux à trois ans, chaque accidenté est reçu par le directeur d’activités pour un entretien formel, dans un objectif de compréhension et de prévention. C’est le rôle de l’encadrement de porter les messages de sécurité. S’ils ne viennent pas d’en haut, ils ne se diffusent pas. Dans toutes les réunions organisées avec mes directeurs, la sécurité est abordée en premier. Je leur demande de restituer les messages à tous les échelons de l’entreprise. J’ai également relancé depuis janvier 2026 les « Matins de la sécurité », destinés à tous les encadrants de chantier. C’est une pratique que j’avais été contraint d’arrêter au moment du Covid, en 2020.

UTB est intervenue sur le chantier de Notre-Dame de Paris en 2021. Qu’est-ce qui vous a marqué dans cette expérience ?

Ce fut une expérience humaine incomparable et une grande fierté pour mes équipes et moi. Avoir pu monter un collectif autour d’un tel projet regardé par le monde entier, c’est extraordinaire. À titre personnel, j’ai également eu la joie de recevoir la Légion d’honneur pour ma contribution à ce chantier, mais surtout une grande partie de mes équipes ont pu recevoir des décorations de l’ordre national du Mérite ou être élevées au rang de chevaliers des Arts et des Lettres.

Vous avez dit avoir fait du management sécurité intégré sans le savoir. Pouvez-vous nous expliquer ?

Le CSPS Samuel Manieca, qui nous a accompagnés sur ce projet, a eu une façon particulière d’aborder les sujets de sécurité. Il est venu au contact des équipes chantier en cherchant à comprendre comment ils allaient travailler. Il a été en mesure de délivrer des conseils intégrés à notre poste de travail. Cela s’est traduit par exemple par la mise en place de systèmes d’approches de plancher, de ports de charges jusqu’au dernier centimètre. On a aussi conçu et mis en place un mode opératoire unique de manutention avec la conception puis la fabrication de palonniers dédiés au transport et à la manutention de nos tables de plomb, et à l’ergonomie des postes de travail de nos couvreurs sur les planchers et sur le versant. Ce management provoqué par le CSPS nous a portés jusqu’au succès en sécurité, avec tout un pan de travaux réalisé sans aucun accident.

Comment pensez-vous qu’on puisse renforcer la culture sécurité dans la profession ?

Il faut d’abord agir sur la formation des apprentis. Apprendre un métier, c’est aussi être sensibilisé à la prévention et à la sécurité. Pour les apprentis, en école et CFA, la sécurité devrait être une matière prioritaire. La prévention devrait avoir un poids équivalent à la technique dans le démarrage de la carrière. Un apprenti ne devrait pas intégrer une entreprise sans bases solides en prévention. Il faut rendre la sécurité native dans nos métiers. Je suggère partout où je passe, dans les centres de formation et dans les organisations professionnelles, d’imposer une formation sécurité en début d’apprentissage, prérequis validé pour ensuite passer aux enseignements techniques. À cette condition, on diminuera énormément le taux d’accidentologie sur les chantiers. Former mieux les intérimaires devrait aussi être une priorité.

Quels sont les défis de votre métier pour l’avenir ?

Le sujet majeur sera la formation ! L’intelligence artificielle va également nous aider à exploiter l’information pour mieux cibler nos démarches de prévention. Elle nous aide déjà à produire de petits films pédagogiques de sensibilisation, utiles car concrets, alors même qu’il n’est pas toujours évident de parler de sécurité. Les progrès en mécanisation, en levage et en protections collectives seront également déterminants, car des développements dans ce domaine sont encore possibles.

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Réussir son chantier en matière de sécurité, c’est avant tout anticiper.

Scop créée en 1933, le groupe UTB est un acteur majeur du second œuvre en Île-de-France et dispose d’un maillage territorial avec 17 sites répartis notamment dans les Hauts-de-France, en région Centre-Val de Loire, en Normandie, en Bourgogne Franche-Comté et en régions lyonnaise et nantaise (filiales). Environ 1 200 collaborateurs travaillent dans plus de 14 corps de métiers (couverture, étanchéité, charpente, ornementation, électricité, plomberie, CVC, traitement de l’amiante, etc.). En 2024, UTB a réalisé 188 millions d'euros de chiffre d’affaires.

Cette culture de la sécurité, de la formation et de l’accueil constitue aujourd’hui un élément d’attraction très rassurant pour les compagnons.

Apprendre un métier, c’est aussi être sensibilisé à la prévention et à la sécurité.