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Grand Entretien

Nicolas Lefèvre : « Risque électrique : nous traquons le moindre incident »

Rencontre avec Nicolas Lefèvre, directeur QSSE de Spie France et membre de la commission « Prévention et Sécurité » du Serce.

Publié le : 10/02/2026

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Armelle Gegaden

En résumé :

  • Les adhérents du Serce cherchent à développer le leadership en sécurité de leurs managers.
  • Grâce à une plus grande transparence, chaque incident, même mineur, est analysé pour identifier des failles et progresser.
Nicolas Lefèvre

Organisation professionnelle historique en France, le Serce rassemble 260 grands groupes, entreprises de taille intermédiaire (ETI) ou petites et moyennes entreprises (PME) de la transition énergétique et numérique. La maîtrise du risque électrique est, pour eux, une préoccupation de premier ordre. Un sujet sur lequel ces entreprises, globalement matures en prévention, ont beaucoup travaillé.

Pour démarrer, quelques mots sur la commission Prévention du Serce…

Au sein de notre commission Prévention, les experts prévention santé et sécurité de nos entreprises se réunissent tous les trimestres. C’est un espace d’échange où nous partageons nos bonnes pratiques et nos RETEX (retours d’expérience, NDLR). En commission, il n’est pas rare d’exposer une problématique pour que d’autres participants puissent aider à la résoudre sur la base d’une expérience vécue ou d’une réflexion partagée. Il n’y a pas de brevet ou de secret industriel sur la sécurité ! Nous avons des maturités, des dimensions et des méthodes différentes, mais des risques identiques. Nous parlons le même langage, notre objectif absolu est que chaque collaborateur rentre chez lui en bonne santé !

Le Serce dispose d’énormément de statistiques sur les accidents du travail…

Nous disposons de plus de soixante-cinq ans d’indicateurs statistiques, une ressource précieuse. Cependant, notre action ne se résume pas à une course aux chiffres. Bien sûr, nous œuvrons pour réduire l’ensemble des accidents comme les chutes de plain-pied, mais notre priorité est d’éviter les drames. Nous concentrons beaucoup d’efforts sur le risque électrique, car si la fréquence des accidents liés à ce risque n’est pas la plus élevée, la gravité est souvent sévère.

Où en êtes-vous sur la gestion de ce risque?

Il reste encore du chemin, mais nous avons beaucoup progressé. Aujourd’hui, nous considérons chaque incident, même mineur, comme anormal. Notre objectif est d’identifier la moindre faille et de capitaliser sur chaque signalement pour renforcer la prévention. L’accident n’est pas une fatalité. Une électrisation n’est pas normale, même pour un électricien.

Quels sont vos autres risques majeurs?

Le travail en hauteur est une préoccupation importante, que ce soit sur des lignes aériennes, avec l’utilisation de nacelles et d’échafaudages, ou lors d’accès en toiture. Le risque routier est également un enjeu de taille : c’est la première cause d’accidents mortels au travail en France. L’itinérance, inhérente à nos métiers, expose nos équipes. Enfin, nous accordons une attention particulière à la coactivité. La présence d’engins, d’équipements de levage et d’équipes multiples sur un même site peut créer des situations à risque.

Où en êtes-vous en termes de culture de sécurité?

Notre réseau est expérimenté et son approche de la sécurité n’a évidemment plus rien à voir avec ce qu’elle était à ses débuts. Les référentiels normatifs ISO ou les référentiels internationaux, peu à peu adoptés par nos adhérents, ont été une première étape pour mieux gérer les risques. Aujourd’hui, nous avons dépassé cette approche purement systémique et documentaire et travaillons sur l’efficience des actions de prévention et leur faisabilité sur le terrain. Une règle sans légitimité opérationnelle peut générer de l’incompréhension. Et on ne peut rien faire sans les individus.

Cela renvoie-t-il à la distinction entre « sécurité réglée » et « sécurité gérée »?

En effet, la sécurité réglée consiste à appliquer la réglementation et les règles établies. Une règle couvre 95 % des situations, et c’est son rôle. Cependant, il y a toujours ces 5 % de cas très particuliers où la règle, si elle est appliquée sans discernement, peut s’avérer inadaptée, voire dangereuse. D’où l’importance de la sécurité gérée : c’est l’intelligence collective et la transparence. Dans une situation anormale, il faut savoir s’arrêter, se poser la question et remonter l’information. L’objectif est de créer un climat de confiance et de collaboration pour que chaque dysfonctionnement, situation dangereuse ou « presqu’accident » soit signalé. Le principe est de trouver l’intervention qui supprime le risque plutôt que d’appliquer une procédure qui ne correspond pas au contexte. Il ne s’agit pas de mettre les règles de côté pour faire de la « gestion au doigt mouillé ». Il s’agit de compléter la règle par une action réfléchie.

Cette valorisation de l’approche opérationnelle, c’est justement le but de votre Concours Sécurité…

Notre concours, qui a fêté ses 60 ans cette année, illustre en effet cette approche. À l’origine, ce prix récompensait des performances statistiques. Il a évolué pour aller au-delà et met désormais l’accent sur la manière de faire et de progresser. Le but est de mettre en lumière les initiatives concrètes, d’où qu’elles viennent. Les meilleures idées ne sont pas l’apanage des services de prévention. De plus en plus d’équipes terrain sont acteurs de leur sécurité, en identifiant les bonnes solutions à mettre en œuvre. C’est cette implication des opérationnels qui innovent que nous cherchons à valoriser.

Comment le concours est-il structuré?

Il se structure en différentes catégories. C’est ce qui nous permet de récompenser des initiatives très variées. Cela peut être un outil très simple, imprimé en 3D, qui résout un problème quotidien si banal qu’on ne s’était jamais posé la question. Mais aussi des projets de fond sur l’accompagnement des comportements. Le prix récompense également la dimension collective de la sécurité. Nous avons tout un microcosme à intégrer sur les chantiers : nos intérimaires, qui interviennent ponctuellement et doivent être accueillis et intégrés, nos sous-traitants, des plus petits aux plus grands, qui doivent tous viser le même objectif, et nos clients. Le jury est composé des représentants de nos grands clients et donneurs d’ordre, ainsi que de l’OPPBTP, partenaire historique du concours. Lors de la dernière édition, nous avions des membres d’Enedis, de Safran, de la SNCF et de RTE. Ce sont eux qui examinent et récompensent la meilleure approche.

Cette année, vous avez créé une catégorie sur le « leadership en sécurité ». Pourquoi?

C’est là que se situent nos marges de progression. Vous aurez beau créer des règles et introduire les meilleures solutions techniques, si les collaborateurs ne sont pas impliqués dans la politique de sécurité, n’adoptent pas les bons comportements, vous n’arriverez pas à vous améliorer. Or, la posture managériale et les actes posés par des managers alignés et convaincus sont extrêmement importants pour incarner et diffuser cette culture. C’est un chantier qui nous occupe chacun au sein de nos organisations.

Auriez-vous un exemple de projet primé en matière de leadership?

Le jury a récompensé une initiative portant sur l’utilisation des nacelles. L’idée était de souligner l’importance, pour les équipes au sol, de connaître les mesures d’urgence et les gestes à suivre pour secourir un collègue en danger. Spie a mis en place des ateliers animés par les managers eux-mêmes qui ont ainsi activement pris part à la prévention sur le terrain.

Un autre projet récompensé portait sur la professionnalisation de la consignation. Pouvez-vous nous en dire plus?

Ce projet était porté par une entreprise du groupe Vinci Energies en collaboration avec Enedis. Pour tout travail électrique, la consignation est une étape indispensable. Il s’agit de sécuriser l’installation pour empêcher quiconque de rétablir la tension. Pour sensibiliser et faire monter en compétences les équipes, les deux partenaires ont conçu un parcours de formation basé sur les documents et procédures d’Enedis. Ce type de projet illustre l’intérêt de traiter ensemble les sujets de sécurité.

Pourquoi clients et entreprises ont-ils intérêt à travailler ensemble?

Sur un chantier, chacun a son rôle dans la gestion de la sécurité. Un problème de sécurité ne doit pas être un point de blocage, au contraire. Chacun, avec son expertise, doit enrichir et accompagner son partenaire pour identifier les réponses opérationnelles adaptées à la situation. Ce que nous constatons, c’est que les donneurs d’ordre sont de plus en plus exigeants sur la sécurité. Il ne s’agit pas d’opposer les visions, mais bien de travailler de concert.

Pour les adhérents du Serce, quel est l’enjeu de la sécurité en termes d’attractivité et de recrutement?

Les générations précédentes considéraient parfois l’accident comme une fatalité inhérente au métier. Ce n’était pas « si anormal ». Cette époque est révolue. Les jeunes professionnels évoluent dans un monde où la culture et les conditions de sécurité au travail sont des exigences premières. Une démarche de sécurité robuste est devenue un facteur clé d’attractivité et de fidélisation dans nos métiers.

Voir aussi

Il n’y a pas de brevet ou de secret industriel sur la sécurité ! Nous avons tous intérêt à partager.

Le Serce représente les entreprises de la transition énergétique et numérique. Il réunit 260 entreprises* réparties sur plus de 4 000 sites en France. Elles interviennent dans les travaux et services liés aux installations industrielles et tertiaires, aux réseaux d’énergie électrique et aux systèmes d’information et de communication. L’alliance de leur savoir-faire dans l’énergie et le digital leur permet de proposer de nouvelles solutions énergétiques et numériques qui répondent aux enjeux des territoires et des entreprises. Leur capacité à innover dans le « smart » favorise les échanges entre les bâtiments et quartiers, entre la ville et les réseaux (énergie, éclairage public, éco-mobilité…). Le Serce est membre de la Fédération nationale des travaux publics (FNTP) et membre associé de la Fédération des industries électriques, électroniques et communication (FIEEC).


*Chiffres clés des entreprises adhérentes au Serce: 24,3 milliards d’euros de chiffre d’affaires en France. 135000 salariés.

On ne peut rien faire sans les individus, leur vigilance partagée et leur intelligence.

L’accident n’est pas une fatalité. Une électrisation n’est pas normale, même pour un électricien.