La deuxième table ronde a été l’occasion d’échanges concrets autour de sujets sur lesquels avancer en priorité : le document unique, la formation ou encore la coactivité. Sont intervenus : Michel Ledoux, avocat fondateur du cabinet Ledoux & Associés, Vincent Giraudeaux, chef d’entreprise et préventeur, dirigeant d'Yséis, et vice-président d’Epione (syndicat professionnel de coordination SPS), Anne-Sophie Bergounhon, adjointe au directeur management des risques SST de SNCF Réseau, Samuel Manieca, coordonnateur SPS du chantier de sécurisation de Notre-Dame de Paris et Julien Soccard, directeur de l’activité Charpente et couverture de la Scop UTB (Union technique du bâtiment).
Michel Ledoux prend l’exemple du document unique (DU). « Il souffre souvent d’obésité ou d’anorexie. » Nombre de DU sont illisibles selon lui. Il faudrait sans doute davantage s’inspirer de la logique du Papripact, le programme annuel de prévention des risques professionnels et d'amélioration des conditions de travail, pour faire du DU un document lisible et exploitable par les acteurs concernés par son application. L’avocat souligne également que « parfois, pour respecter l’esprit de la prévention, il faut s’écarter de la règle de droit. » Et ce, dans une logique d’efficacité. Exemple à l’appui : les règles sur le plan de prévention et les inspections communes préalables en cas de coactivité prévoient qu’elles doivent toutes avoir lieu, au même endroit, au même moment. Or, toutes les entreprises ne sont pas toutes désignées en même temps.
Pour Vincent Giraudeaux, pour être efficace en matière de prévention, il faut mettre du pragmatisme dans l’application des règles. « A priori, un entrepreneur veut bien faire. S’il n’applique pas une règle, c’est qu’il ne l’a pas comprise ou qu’il n’en voit pas l’intérêt. » Reprenant l’exemple du DU, un excellent outil, il constate que « cela fait 25 ans que les entrepreneurs ne s’en servent pas. C’est parce qu’on n’a pas su le rendre pragmatique. » Il donne son exemple personnel, un DU à trois risques majeurs, qui sont gérés et un document que ses salariés connaissent et comprennent.
Par ailleurs, Vincent Giraudeaux et Michel Ledoux soulignent que si l’on veut que les règles aient un sens pour les chefs d’entreprise, il est essentiel qu’ils en aient connaissance dès leur formation initiale. Et la formation à la santé et sécurité au travail devrait même être sanctionnée par un examen pour pouvoir valider son année de cursus.
Du côté des maîtres d’ouvrage, Anne-Sophie Bergounhon, insiste sur le fait qu’au-delà de la simplification, il est important de clarifier et d’adapter les règles. Parfois, certaines règles ne sont pas applicables car pas adaptées à la réalité du terrain. Par exemple, toujours sur l’exemple de la gestion de la coactivité, la réglementation exige une inspection commune préalable (ICP) avant chaque intervention où il y a un risque lié à la coactivité. Or, sur des chantiers linéaires et où les opérations sont répétitives et reproductibles, il vaudrait mieux adapter la règle à des situations-types. « Pour la maintenance des feux de signalisation, comment appliquer les règles de coactivité ? Il faudrait au pied de chaque feu, organiser une ICP avec les représentants des entreprises extérieures mais en plus on exposerait tout le monde au risque ferroviaire ou routier » car le trafic des trains n’est pas interrompu. SNCF Réseau s’est servi des nouvelles technologies, grâce à des captations vidéo, pour réaliser les ICP et les a comparées avec les ICP réalisées conformément au Code du Travail. « Des résultats très prometteurs ».
Crédit photo : Frédéric Vielcanet. Samuel Manieca, coordonnateur SPS et Julien Soccard, directeur d’activité chez UTB, ont travaillé ensemble sur le chantier de la restauration des couvertures de Notre-Dame de Paris. Un chantier exceptionnel avec un cumul de règles applicables, tant liées à la SST qu’aux monuments historiques, et soumis à des délais très contraints. « Je me suis préparé à comprendre tous les enjeux de coactivité, les contraintes de délais et j’ai écouté tout le monde », rapporte Samuel Manieca. Il souligne que la sécurisation d’un chantier commence par les entreprises présentes car ce sont elles qui ont la vision opérationnelle de l’ouvrage à réaliser. « Manuel m’a fait faire du management de la sécurité intégrée sans le savoir », témoigne Julien Soccard. Sur ce chantier exposé, avec une haute expertise technique, il y a eu « une volonté de toutes les entreprises d’atteindre un niveau de réalisation élevé et une sécurité sans faille. Nous avions également une présence forte de l’inspection du travail, dans une démarche d’accompagnement. » Le secret de la réussite ? L’organisation et la méthode. « L’organisation de la sécurité commençait au niveau logistique et nous avions une maîtrise d’ouvrage qui a donné les moyens. » Face à des situations concrètes compliquées et liées à la configuration des lieux, les équipes ont su trouver des solutions adaptées. Ces aménagements ont été acceptés par l’inspection du travail dès lors qu’ils ne contrevenaient pas au Code du Travail.
Ainsi, par exemple, pour éviter le risque de chute de hauteur, des éléments ont été préfabriqués. Pour limiter le port de charges, on a palettisé la table de plomb et soulevé avec des treuils. Un système a également été inventé pour que les opérateurs ne rentrent pas en contact avec le plomb.
Le chantier de Notre-Dame de Paris a en quelque sorte expérimenté des « solutions à effets équivalents » évoquées par Hervé Lanouzière lors de la première table ronde.
En synthèse du colloque, Jean-Denis Combrexelle a rappelé les sujets sur lesquels des réformes restent à faire pour donner plus d’efficacité à la prévention menée par les entreprises :
- le DU, pour le rendre plus lisible et partagé dans les équipes ;
- la coactivité pour bien distinguer les différentes situations rencontrées nécessitant une obligation de coordination ;
- la formation à la SST des étudiants ingénieurs, en université ou en école de commerce pour que les cadres et dirigeants de demain soient en mesure de comprendre les enjeux de prévention.