Entretien avec Aurélien Portelli sur le fondateur de l’OPPBTP : « Pierre Caloni a permis la rationalisation de la prévention dans le BTP »
Aurélien Portelli est enseignant-chercheur à Mines Paris - PSL. Ses travaux portent sur l’histoire des risques et des crises dans l’industrie. Dans le cadre de ses recherches, il mène une étude sur l’apport de Pierre Caloni à la prévention des accidents du travail. Interview.
Date : 24/03/2026
Isabelle Condou

© OPPBTP
Quel a été le parcours de Pierre Caloni ?
Caloni est né en 1889. Diplômé de l’École Polytechnique, il est incorporé dans le Génie militaire. Il participe à la Première Guerre mondiale, d’abord sous le grade de lieutenant, puis de capitaine. En octobre 1914, il est gravement blessé et frôle de peu la mort. Après la guerre, il reste dans l’armée, mais les tâches administratives qui lui sont confiées ne le passionnent pas. En 1921, il démissionne et devient l’adjoint de son beau-père, Édouard Fontane, qui dirige le Syndicat de garantie et la Société mutuelle d’assurance du BTP. Le Syndicat de garantie assure les entreprises adhérentes contre les accidents du travail. La Société mutuelle assure quant à elle les entreprises contre le risque au tiers. Caloni effectue de nombreuses réalisations pour renforcer la prévention. En 1943, il crée l’Organisme Professionnel de Sécurité du BTP (OPSBTP), dont il est nommé secrétaire général. En 1947, le « S » de sécurité est remplacé par le « P » de prévention, et l’OPSBTP devient l’OPPBTP. Caloni dirige cet organisme jusqu’en 1969. Il s’associe aussi à la transformation de la réglementation française en matière de sécurité, donne des conférences, écrit des ouvrages et des articles sur la prévention. Il meurt en 1970, à l’âge de quatre-vingt-un ans.
En quoi a-t-il marqué l’histoire de la prévention ?
Pierre Caloni a permis la rationalisation de la prévention dans le BTP. Lorsqu’il intègre le Syndicat de garantie et la Société mutuelle d’assurance, des actions sont déjà menées dans le domaine de la prévention. Mais celles-ci ne sont pas organisées méthodiquement. Caloni mobilise dès lors sa culture d’ingénieur pour rationaliser et professionnaliser la prévention, en plaçant la notion d’efficacité au cœur de son action. Il mène dans les années 1920 une recherche statistique de grande envergure sur les accidents du travail. Des études sur les taux de fréquence et de gravité des accidents avaient déjà été menées auparavant à l’étranger. Caloni est toutefois le premier à effectuer ce type de recherche en France. Il fonde par ailleurs des organismes techniques et scientifiques en vue d’améliorer la sécurité au travail. En matière de professionnalisation, son apport le plus important est la création de l’OPPBTP. Il dote l’organisme de trois grands services. Le premier s’occupe de la technique, le deuxième de l’information et le troisième de l’enseignement. Ceux-ci contribuent de manière significative au développement de la prévention dans le BTP.
Vous évoquez la question de l’efficacité. En quoi a-t-il rendu la prévention plus efficace qu’auparavant ?
Au début de sa carrière, Caloni aborde la prévention sous un angle purement technique. Il n’accorde pas beaucoup de considération à la notion de facteur humain, qui commence à émerger dans l’industrie. Selon lui, il suffit de mettre au point et d’appliquer d’infaillibles recettes techniques pour protéger les travailleurs. Mais à la fin des années 1920, ses échanges avec des experts de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) le conduisent à changer son point de vue. Il prend alors conscience que la prévention ne peut être efficace sans la participation active du travailleur. Celui-ci doit s’engager pleinement pour la prévention. Or, le travailleur peut manifester des résistances psychologiques qui viennent entraver l’application des règles de sécurité. Caloni décide d’accorder toute son attention à ces résistances. Il élabore sa propre doctrine, la préventique, qui prend en considération aussi bien les moyens techniques que psychologiques pour lutter contre les causes d’accident. Pour Caloni, la prévention doit s’accomplir dans un acte volontaire, enraciné dans la responsabilité morale de l’individu. Dans cette perspective, l’OPPBTP met en œuvre, sous l’impulsion de son fondateur, une vaste entreprise d’éducation et de sensibilisation à la sécurité. Celle-ci participe pleinement de la rationalisation de la prévention, dans la mesure où elle traduit la volonté d’organiser méthodiquement les actions éducatives selon un principe d’efficacité.
Ces actions étaient-elles destinées seulement aux professionnels du BTP ?
Elles étaient destinées aux ouvriers, aux chefs de chantier, aux apprentis bien sûr, mais aussi au grand public. Caloni cherche à élargir la question de la prévention au-delà du secteur de la construction, pour qu’elle puisse devenir l’affaire de tous. Il en appelle aux acteurs politiques, aux autorités ecclésiastiques, aux journalistes, aux savants, aux artistes, afin que tout le monde contribue à la prévention. Sa démarche repose sur l’idée que l’œuvre préventive ne peut devenir pleinement efficace si elle n’emporte pas l’adhésion de l’ensemble du corps social et si l’esprit de sécurité ne pénètre en chacun de ses membres.
À quelles grandes valeurs Caloni associait-il la prévention ?
Caloni conçoit la prévention comme un devoir d’humanité et un impératif civilisationnel. Il considère que le développement de l’esprit de sécurité revient à hausser le niveau culturel et moral de la société, en même temps qu’il conduit à un perfectionnement de la nature humaine.
Caloni semble idéaliser la prévention. Dans quel but ?
Il idéalise non seulement la prévention, mais aussi le métier de préventeur, terme qu’il a inventé et qu’il utilise pour la première fois dans un article paru en 1951. Sous sa plume, le préventeur devient l’incarnation de l’esprit de sécurité. Armé de sa foi en la prévention, il se consacre entièrement à sa mission et contribue de cette façon au progrès social et humain. Son métier, étant au service d’une noble cause, se révèle plein d’intérêt et chargé de sens. L’idéalisation de la prévention et du métier de préventeur s’inscrit ainsi dans une démarche qui se veut inspirante. Caloni a eu l’intuition qu’une prévention prosaïque serait condamnée, à plus ou moins long terme, à l’échec. De ce point de vue, il a non seulement œuvré à l’organisation rationnelle de la prévention, mais a également permis de sublimer ce processus, en lui octroyant une finalité supérieure. Et cette finalité invite à s’engager pour la prévention des accidents du travail, que Caloni considère comme un fléau social.
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