Quel est aujourd'hui le degré de maturité du groupe Colas dans l'utilisation de l'intelligence artificielle au service de la prévention ?
L'histoire de l'IA chez Colas s'inscrit dans une démarche globale de digitalisation entamée il y a une dizaine d'années. Comme nous le rappelons souvent, l'IA n'a rien de magique : elle fait partie de ces technologies qui doivent impérativement se bâtir sur des fondations solides et, en particulier, sur un patrimoine de données de qualité.
Colas a ainsi engagé dès 2018 la création de son Data Lake (banque de données numériques). Depuis 2019, nous avons progressivement digitalisé nos routines managériales de sécurité. Aujourd'hui, notre base réunit plus de 1,5 million de routines managériales sécurité remontées directement du terrain. C'est précisément à partir de cette masse de données historiques que nous pouvons construire et tester des cas d'usage d'IA réellement adaptés aux réalités de nos chantiers et aux enjeux de la prévention. La gouvernance et la centralisation de ces projets d'IA sont structurées à l'échelle du groupe depuis environ trois ans.
Concrètement, où en sont vos projets sur le terrain ? Êtes-vous dans une phase d'industrialisation ou plutôt d'expérimentation ?
Sur les sujets de prévention, de santé et de sécurité, nous sommes aujourd'hui dans une phase active de développement, de prototypage et de tests sur le terrain, mais nous n'avons pas encore engagé de passage à l'échelle industrielle globale. Nous explorons plusieurs cas d'usage très concrets. En premier lieu, l'analyse d'images et de vidéos (computer vision). A travers un partenariat avec la start-up Cad42, nous expérimentons dans quelques agences en France l'analyse vidéo pour détecter automatiquement les situations à risque d’accident (non-port des EPI, risques de chute, coactivité engin-piéton), mais aussi pour identifier les gestes répétitifs ou physiquement contraignants. Nous utilisons aussi des caméras intelligentes sur une centrale d'enrobage en Guyane pour détecter des situations à risque.
Nous faisons également intervenir l’IA sur les gestes et postures avec notre dispositif Safety Car, déployé dans le territoire Ouest. Des caméras installées sur une voiture filment certaines interventions pour analyser les mouvements des opérateurs. Ces séquences sont ensuite débriefées avec les collaborateurs pour ajuster les postures et identifier les gestes accidentogènes.
Par ailleurs, au niveau du groupe, nous testons également un outil de transcription vocale, Talk, pour simplifier les briefings sécurité et faciliter le renseignement des documents associés. Enfin, nous exploitons notre historique de données des presque-accidents pour mieux classifier les situations à risque et anticiper les signaux faibles.
Tous ces tests et expérimentations sont menés dans le respect des règles applicables en matière de protection des données personnelles et de confidentialité.
Comment projetez-vous l'évolution de l'IA sur vos chantiers à un horizon de cinq ans ?
D'ici cinq ans, je vois l'intelligence artificielle pleinement intégrée au service de l'excellence opérationnelle et donc de la prévention. Notre ambition est d'en faire un outil au service de nos collaborateurs, qui renforce leur expertise et les accompagne dans l'évolution de leurs métiers. L'IA doit apporter des bénéfices très directs : simplifier la remontée d'informations depuis le chantier, alléger la charge administrative des équipes, faciliter la prise de décision et soutenir la productivité. Mais cela ne fonctionnera que sous une condition essentielle : les outils d'IA doivent impérativement rester connectés à la réalité opérationnelle du terrain et répondre aux besoins réels des compagnons, sans ajouter de contraintes administratives ou de lourdeurs supplémentaires. En matière de prévention, la technologie doit rester un appui à la vigilance et au savoir-faire de nos équipes, sans jamais se substituer au jugement humain.