Depuis 2014, SRC, une PME spécialisée dans les travaux de canalisations a fait de la remontée d’informations le cœur de sa stratégie de prévention. Une approche qui implique de libérer la parole des salariés sur les situations à risque et de leur montrer les résultats concrets sur leurs conditions de travail. Avec, à la clé, une progression significative de la productivité de l’entreprise.
Date : 09/06/2026
Philippe Bulot et Paul Falzon-Monferran
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Basée à Thoiras, dans le Gard, la Société Régionale de Canalisation (SRC) compte une trentaine de salariés. Spécialisée dans la pose et l’entretien de réseaux d’eau potable et d’assainissement, la PME est dirigée depuis 2002 par Christophe Ruas - récemment devenu président des Canalisateurs de France. C’est en s’impliquant dans le label Canalisateur il y a une quinzaine d’années que le dirigeant réalise la marge de progression de son entreprise sur la prévention. A l’époque, les remontées d’informations sur les incidents et les situations dangereuses sont rares : à peine deux ou trois chaque année.
Un constat s’impose à Christophe Ruas : le besoin de libérer la parole des salariés. « Cela s’est passé en plusieurs étapes, se souvient le dirigeant. On a d’abord arrêté de parler de non-conformité, pour parler de remontées d’informations : psychologiquement, c’est parlant. Ensuite, on a appliqué le principe de droit à l’erreur dans l’entreprise : la personne qui ne fait pas de connerie, c’est la personne qui ne travaille pas ! » Ce discours volontariste se double d’une simplification des démarches : plus besoin de remplir une fiche, le salarié peut remonter les informations par SMS, email, téléphone ou directement auprès du responsable QSE.
Cette approche collaborative se met en place à partir de 2014. Année après année, les équipes prennent l’habitude de signaler les difficultés rencontrées sur le chantier. En 2025, SRC a comptabilisé une centaine de remontées d’informations. « Cela montre que nos salariés ont non seulement compris que ce n’est pas un problème de nous remonter une situation dangereuse, mais que derrière, ils constatent que l’entreprise se sert de ces informations pour mettre en place une politique de prévention à leur service », se félicite Christophe Ruas.
Les remontées des salariés permettent de nourrir le document unique de prévention des risques de l’entreprise. Quand la situation l’exige, « elles peuvent donner lieu des actions préventives, jusqu’à une dizaine par an que nous présentons à l’ensemble des salariés », rapporte Romain Calvet, responsable QSE de l’entreprise.
Les réunions d'équipe sont l'occasion de présenter aux salariés les actions engagées à la suite de leurs remontées d'information. Les exemples sont nombreux. Pour éviter que les salariés soient blessés à l’œil pendant qu’un de leurs collègues travaille au marteau-piqueur ou à la visqueuse, SRC encourage le port des lunettes de protection en proposant des modèles adaptés aux problèmes de vue de chacun. Pour assurer des conditions de travail de qualité à ses équipes, l’entreprise systématise le raccordement aux réseaux d’eau et d’électricité sur les chantiers, et intègre la climatisation ou le chauffage dans les bases vie quand les conditions météo l’exigent.
Plus récemment, la PME a proposé des bouchons d’oreille innovants, que les salariés peuvent régler pour se protéger spécifiquement de certaines nuisances. Cette action a été engagée à la suite de campagnes de mesures des décibels sur les chantiers. « Sur la base de ces données objectives, on a pu démontrer à nos collaborateurs à quel point ces bruits ambiants peuvent être dangereux pour leurs oreilles, même ceux auxquels ils sont habitués. A partir de là, on a réussi à leur faire porter plus systématiquement leurs EPI », témoigne Christophe Ruas.
Ces avancées ne s'expliquent pas uniquement par une communication efficace. La PME a également mis en place une politique de formation pour ancrer les bonnes pratiques et préparer chaque collaborateur à réagir face à l’imprévu. Ces actions incluent la sensibilisation aux angles morts pour éviter les heurts entre engin de chantier et piéton, des formations spécifiques aux TMS et à l’utilisation de certains outils à risque comme la tronçonneuse, mais aussi des exercices de réveil musculaire sur chantier pour réduire les risques en début de journée.
En dix ans, ces temps de formation ont représenté un investissement de 58 000 euros pour l’entreprise. S’y ajoutent les coûts liés à l’animation de la politique QSE, qui implique de réunir régulièrement les 30 salariés, et les temps d’échanges avec les représentants du personnel, pour un total estimé à 127 000 euros sur dix ans. La SRC intègre dans ces coûts managériaux de nouvelles méthodes de prévention comme les audits de chantiers qui permettent aux conducteurs de travaux de repérer les spécificités du site, afin de mieux anticiper les besoins en EPI et matériels.
Parmi les formations régulièrement proposées aux salariés, figurent les séances de réveil musculaire pour réduire le risque de blessure, particulièrement en début de journée. A ces efforts financiers s’ajoute une mobilisation sans faille des cadres de la SRC. « Une politique de prévention peut se décréter, mais derrière son application est très longue. Mon constat, c’est qu’il nous faut au moins 10 ans, avec une implication acharnée de l’entreprise, pour que cette politique réussisse », analyse Christophe Ruas. Une décennie donc, pour réussir à passer d’une approche réactive à une culture de sécurité apprenante, basée sur l’échange avec les équipes, et intégrée par les salariés à tous les niveaux de l’entreprise.
Avec le recul, le chef d’entreprise distingue trois étapes dans ce parcours de transformation :
Cette ambitieuse politique de prévention a montré son efficacité sur tous les indicateurs clés de l’entreprise. Le constat dressé par la direction en 2014 était clair : d’une part l’obligation de répondre aux exigences réglementaires et normatives croissantes, d’autre part le besoin de réduire les coûts de non-production regroupant les accidents du travail et aux arrêts maladie, ainsi que les interruptions de chantiers et le manque d’investissement de certains salariés. Sur tous ces enjeux, la mise en place d’une politique de prévention devait permettre à l’entreprise de regagner à la fois la confiance des équipes et une meilleure productivité.
Le bilan économique parle de lui-même. En 2024, SRC a estimé ses coûts de non-production à environ 200 000 euros, quand ils avoisinaient encore les 450 000 euros dix ans plus tôt, au lancement de la démarche. En moyenne, la PME a amélioré sa performance économique de 28 000 euros chaque année, pour un gain cumulé de 322 000 euros sur la période. Il faut y ajouter environ 34 000 euros d’économies sur les accidents de travail (coûts indirects et taux de cotisation), ainsi qu’une baisse des coûts des sinistres réseaux pour environ 5000 euros. Au final, la direction de SRC estime les gains de sa politique de prévention à un peu plus de 361 000 euros, à comparer aux 191 000 euros investis au total en formation en management. « Ce n’est pas un gros mot, la prévention ça rapporte aussi : il ne faut pas hésiter à aller dans cette démarche », résume Christophe Ruas à l’attention des chefs d’entreprise du secteur.
L'analyse des coûts de non-production, qui inclut les accidents du travail et les arrêts maladie mais aussi les interruptions de chantier, montre une nette baisse tendancielle sur dix ans. Forte de ces résultats, la PME maintient le cap en renforçant l’implication des salariés. « Nous avons mis en place un challenge Santé Sécurité pour récompenser la meilleure remontée d’informations, indique Romain Calvet, le responsable QSE. L’an dernier, c’est la direction qui élisait le lauréat, cette année le vote concerne l’ensemble des salariés. »
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