« Globalement, les salariés du BTP se sentent plus efficaces et utiles, ce qui est déterminant pour une bonne santé mentale », analyse Camy Puech, fondateur de Qualisocial, à l’origine du récent baromètre Santé mentale & Qualité de vie et conditions de travail (QVCT) réalisé avec Ipsos BVA. Les salariés du BTP sont au-dessus de la moyenne sur tous les indicateurs de santé mentale : capacité de rebond, connaissance et estime de soi, équilibre émotionnel… Construire de ses mains détournerait le cerveau de l’anxiété. Mais ces chiffres ne sont que des moyennes et ne sauraient masquer des réalités particulières dans chaque entreprise.
Un enjeu pour la santé globale
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la santé mentale est « un état de bien-être qui […] permet de faire face aux sources de stress de la vie et de réaliser [son] potentiel ». Or, cet équilibre peut être menacé par les risques psychosociaux (RPS). Pour les diagnostiquer, les experts s’appuient sur six facteurs établis dans un rapport* de Michel Gollac, sociologue, et Marceline Bodier, statisticienne : intensité et temps de travail, exigences émotionnelles, autonomie, rapports sociaux au travail, conflits de valeurs, insécurité de la situation de travail.
Au même titre que les risques physiques, l’employeur se doit d’inscrire dans le document unique d’évaluation des risques professionnels (DUERP) ce qui, dans l’entreprise, peut générer les RPS. L’enjeu est de taille : l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS) établit un lien entre expositions psychosociales et maladies cardiovasculaires ou troubles musculo-squelettiques (TMS)**. Les RPS ont également un impact sur les accidents du travail. Selon la même source, le risque d’accidents du travail associés à des violences internes dans l’environnement de travail est ainsi multiplié par 1,21. Les conséquences des RPS peuvent être sévères, longues (dépression, burn-out…) et délétères quand elles s’ajoutent à des conditions de travail difficiles : efforts physiques, bruit, grand froid, épisodes caniculaires…
Un terreau fertile pour les risques psychosociaux
Si le BTP possède des anticorps contre les RPS, notamment la force du collectif, certaines situations peuvent au contraire les favoriser : pression des délais, charge et rythme de travail, nouveaux arrivants insuffisamment briefés, accidents et stress post-traumatique… Par ailleurs, un chantier ne se déroule jamais comme prévu et la gestion des aléas peut être source de conflits. « Il peut y avoir des tensions quand les personnes n’ont pas la même idée sur les façons de faire. Si on laisse chacun arbitrer selon ses propres critères, cela peut produire des désaccords », explique Evelyne Escriva, cheffe de projet à l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact).
Certains publics peuvent aussi se sentir moins intégrés au groupe.
Ce qui fait la force des petites entreprises du BTP peut aussi être leur talon d’Achille. Dans ces petites structures agiles, l’équilibre de l’équipe repose sur un dirigeant très présent pour animer le collectif. Or, avec 52 heures de travail par semaine en moyenne, selon l’Observatoire Amarok, et un sommeil souvent sacrifié, le dirigeant de TPE-PME a tendance à s’oublier. « Depuis dix-sept ans, tous me disent : “Je n’ai pas le temps, ou bien je n’ai pas le droit d’être malade” », rapporte Olivier Torrès, universitaire et fondateur de l’Observatoire, expert de la santé mentale des dirigeants. Si entreprendre reste globalement bon pour la santé, quand la conjoncture se durcit, le risque de burn-out sévère augmente. En un an, il a bondi de trois points dans le BTP.
Des leviers d’action identifiés
Pour lever le tabou sur la souffrance psychique et outiller les chefs d’entreprise, la Confédération de l’artisanat et des petites entreprises du Bâtiment (Capeb) et la Fédération française du bâtiment (FFB) multiplient les actions locales de sensibilisation afin qu’ils protègent leurs collaborateurs et veillent aussi à leur propre équilibre. Car il existe un biais cognitif : « Un dirigeant attentif à lui-même change son regard sur les autres », assure Olivier Torrès. Guy Perlie, artisan-maçon à Rocbaron dans le Var, en a fait l’expérience, après une vie de stress et un accident de santé, il y a quinze ans : « J’ai appris à garder du temps personnel, à faire le vide, à gérer mon sommeil. C’est un long chemin. Mais aujourd’hui, face à une personne stressée, je reste toujours calme »,
témoigne cet artisan en fin de carrière, qui a partagé son expérience avec les adhérents de la Capeb du Var récemment.
Pour lutter contre ces risques, des leviers concrets existent : apporter reconnaissance et autonomie, penser à l’ergonomie des postes de travail, former à la connaissance de soi, créer du lien dans l’entreprise, célébrer les victoires collectives… Cela relève beaucoup d’une organisation du travail pensée et partagée. Les Carsat proposent précisément des aides financières directes pour les entreprises de moins de cinquante salariés afin d’accompagner la mise en œuvre d’une démarche de prévention collective. Enfin, il ne faut pas hésiter à solliciter le médecin du travail pour évoquer des difficultés relationnelles avant qu’elles ne dégénèrent.
* Mesurer les facteurs psychosociaux de risque au travail pour les maîtriser, Rapport du Collège d’expertise sur le suivi des risques psychosociaux au travail, 2011.
** « Effets des expositions psychosociales sur la santé des salariés. Mise à jour des connaissances épidémiologiques », Références en santé au travail, no 180, déc. 2024. INRS.