Si les femmes réinventaient les pratiques pour tous ?
Sur les chantiers, les femmes inventent des gestes et des stratégies pour préserver leur santé et prouver que le BTP peut rimer avec mixité.
Publié le : 17/02/2026
Andréa Devulder

En résumé :
- Les femmes adaptent leur travail pour durer et préserver leur santé.
Leurs pratiques inspirent des préconisations universelles en prévention.
Dossier paru dans le magazine PréventionBTP n°301, décembre 2025-Janvier 2026.
« Les femmes sont plus minutieuses, elles prennent davantage soin d’elles », entend-on souvent lorsque l’on parle des femmes sur les chantiers. De ce potentiel cliché, l’OPPBTP a lancé une étude exploratoire confiée à Stéphanie Besson, responsable du domaine Profils, parcours professionnels et usure professionnelle. L’idée : observer concrètement les pratiques de femmes sur les chantiers pour comprendre si elles développent ou non des « savoir-faire de prudence » (stratégies pour se protéger et préserver leur santé). L’étude a suivi sept compagnonnes — maçonne, couvreuse, tailleures et apprenties tailleures de pierre, et aide-poseur canalisateur (apprentie) — à travers des entretiens, des observations et des autoconfrontations filmées. Objectif : analyser leurs façons de travailler et leurs gestes, conscients ou non, qu’elles mobilisent au quotidien.
Des stratégies pour durer
Confrontées aux mêmes contraintes physiques que leurs collègues masculins, les femmes rencontrées adaptent leur manière de travailler (utilisation d’outils, techniques spécifiques), révèle l’étude. « Pour manier un marteau-piqueur, elles s’appuient davantage sur la force du bassin et des jambes que sur celle des bras. Elles multiplient les astuces pour limiter les allers-retours ou positionner leurs outils afin d’éviter les torsions. Les apprenties testent, les plus chevronnées savent d’emblée quelle technique préservera leur corps », explique Stéphanie Besson. Malgré certains plans de prévention, la prise en compte du « corps féminin » reste faible. Éliane Lenouvel, formatrice menuisière, témoigne : « J’ai dû consulter une ostéopathe pour des douleurs liées à mon métier. Rien de grave, mais je dois mieux muscler mon périnée. J’en parle désormais à mes apprenties pour les sensibiliser au port de charges. Nos métiers comptent encore peu de femmes, il faut multiplier ces démarches. » Ces ajustements ne relèvent pas du confort, mais ont un objectif essentiel : durer dans le métier. « La force physique n’est pas une fin en soi : c’est la qualité du geste qui prime », résume Stéphanie Besson. Ces « savoir-faire de prudence » se transmettent dans les collectifs : compagnonnage, binômes, échanges formels ou informels. « Une tailleure de pierre partage ses astuces avec un apprenti ; ailleurs, des couvreuses expliquent comment éviter les postures contraignantes », poursuit la spécialiste. Ces pratiques renforcent la prévention et la qualité du travail. « Une seconde étude est en cours auprès d’une quinzaine de compagnonnes pour identifier ces savoir-faire et formuler des préconisations universelles aux entreprises », conclut-elle.
Des entreprises prêtes à suivre
L’étude a montré que les entreprises sont prêtes à valoriser ces pratiques. Et cela est plutôt récent : par exemple, en 2022, l’organisation professionnelle des Entreprises générales de France du BTP (EGF) publiait un guide « Mixité » visant à « attirer, fidéliser et faire évoluer les femmes dans les entreprises générales en créant un environnement inclusif pour tous », à travers des fiches pratiques. Henry de Reviers, directeur d’agence Lefèvre, témoigne : « Nous n’employons pas beaucoup de femmes simplement parce qu’elles ne se présentent pas, mais si elles le faisaient, elles seraient intégrées sur la base de leurs compétences. D’autant que le matériel moderne réduit la pénibilité et rend les opérations accessibles à tous. » Certaines structures vont plus loin en développant de véritables dispositifs d’accompagnement. Une PME de la construction interrogée confirme que sa politique est tournée vers cela : « Nous aménageons les postes pour éviter les ruptures de carrière. Notre ambition est de permettre aux collaborateurs de se projeter. »
Vers une attractivité renforcée
Ces démarches s’inscrivent dans un mouvement plus large. L’hygiène sur les chantiers s’est améliorée, l’outillage moderne réduit les contraintes, la mixité introduite dès la formation valorise la transmission, et l’entraide est encouragée par de nombreux événements promus par les associations comme Batimix ou les réseaux d’alumni. À l’heure où le BTP fait face à une pénurie de main-d’œuvre et peine à séduire les femmes, l’enjeu est clair : montrer que « ces métiers peuvent s’exercer autrement, avec des gestes plus sûrs, des parcours mieux accompagnés et une qualité de vie au travail renforcée », souligne Stéphanie Besson. La réduction de la pénibilité n’est plus seulement une promesse de bien-être : c’est un levier pour attirer de nouveaux talents, hommes et femmes, sur des postes d’artisanat comme de direction. Comme le rappelle Henry de Reviers : « Les femmes ne devraient pas être un sujet… Tant qu’il y a de la compétence, tout est accessible. » Pour Margaux Pétillon, cofondatrice de l’agence CAN Ingénieurs Architectes et de l’Académie des biosourcés, la nouvelle génération de bâtisseurs partage cette vision : « À nous d’imposer nos règles, à savoir la garantie du respect mutuel, la création d’un environnement bienveillant et la préservation de l’équilibre entre vie pro et vie perso. »
Au sommaire de ce dossier
Si les femmes réinventaient les pratiques pour tous ?
13,3 %
des salariés du BTP sont des femmes (contre 8,6 % en 2000), dont seulement 2,4 % dans les métiers ouvriers, contre 21,6 % des cadres et 45,7 % des employés et techniciens, d’après les données 2024 de la FFB.
Source : Fédération française du bâtiment (FFB).
Voir aussi